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L’illusion des agences de placement de personnel privées

Par Frédéric Beauregard, ENP 7328 20 octobre 2010

 

Récemment, dans la quasi-totalité des discussions portant sur l’organisation des soins de santé que j’ai avec des collègues universitaires ou avec des collègues de travail, le délicat sujet du recours aux agences privées de placement de personnel refait surface. Pourtant, l’idée de recourir aux entreprises privées dans la dispensation des soins de santé et des services sociaux n’est pas nouvelle. Elle est véhiculée depuis quelques années par bon nombre de représentants de la classe politique québécoise. D’abord présentée par les « lucides », cette idée a fait son chemin dans les esprits des politiciens et a été reprise par bon nombre d’entre eux, notamment les libéraux de Jean Charest et le nouveau parti qui n’existe pas encore de François Legault. La loi canadienne sur la santé stipule que la gestion de la santé doit être publique. En se sens, rien n’empêche les établissements de recourir aux entreprises privées afin d’offrir certains services de santé, en autant que les services demeurent payés par l’État et que ce soit ce dernier qui détermine quels services sont offerts (Loi canadienne sur la santé).

 

Cependant, après quelques années de recours aux agences privées, il appert que l’État doit faire un constat d’échec. Outre les frictions causées entre les employés réguliers et les employés d’agences ainsi que les problèmes de la continuité des soins, les employés des agences coûtent 18% plus chers que ceux de l’État (Fédération interprofessionnelle du Québec.) Pourtant, la philosophie des lucides soutien que les entreprises privées coûtent moins chère parce qu’elles sont plus efficaces.

 

Une simple analyse logique du cas des agences de placement démontre que cela ne tient pas la route. La privatisation du réseau ou d’une partie du réseau ne peut permettre de réduire les coûts de façon significative, au contraire.

 

Les entreprises privées, par définition, tentent de générer des profits pour leurs propriétaire ou leurs actionnaires, alors que l’action gouvernementale se veut généralement sans but lucratif[1] et ne peut, par définition, être rentable. En principe, les coûts d’équipements, de matériel, de ressources humaines, etc. ne sont pas moins élevés pour le secteur privé que pour l’État, sinon plus élevés. Le profit de ces entreprises privées devient nécessairement une charge supplémentaire pour l’État, ne permettant pas d’atteindre l’objectif visé de réduction des coûts. (Beauregard, 2010)

 

En laissant perdurer une situation où les employés de l’État ne sont pas satisfaits de leurs conditions de travail à l’avantage des agences privées, le gouvernement se retrouve maintenant avec une situation intenable et il devra prendre des moyens considérables afin de rétablir la situation. Il devra, à court terme et avec le concours des organisations syndicales, revoir toute l’organisation du travail, abolir le temps supplémentaire obligatoire, ré-attirer les professionnels qui ont quittés le réseau public, etc. et ce, rapidement, car les conséquences actuelles du recourt aux agences est important.

 

En effet, dans l’exercice financier actuel,  plusieurs CSSS ont tellement eu recours aux agences qu’ils doivent dès aujourd’hui prendre des mesures draconiennes afin de rétablir leur budget. Dans un CSSS où je côtoie plusieurs employés sans y travailler moi-même, on a annoncé que les infirmières ne seraient pas remplacées lors d’une première journée de maladie. On a aboli des postes temporaire dans tous les secteurs du CSSS et on ne remplace pas les départs à la retraite progressif. Dans ce contexte, combiné aux effets de l’entrée en vigueur de la loi 100, comment peut-on penser que les services à la population ne sont pas affectés? Comment penser que les travailleurs déjà sur-chargés de travail ne le seront pas davantage. Ces derniers le crient déjà haut et fort depuis plusieurs mois, voire des années : ils sont à bout, le système est au bord de la crise. (Voir à ce sujet l’excellente réflexion de Aline Germanos sur Haut et fort)

 

Qu’attend-on pour rétablir la situation? Un miracle? Le gouvernement, qui je le rappelle, a réduit les impôts il y a quelques années, prétend ne pas avoir d’argent. Pourtant, je crois que la santé et les services sociaux sont des priorités pour la population. Le coût élevé du système est le reflet des attentes élevées de la population face à son système de santé. Il faut arrêter de penser que cela coûte trop cher et mettre les moyens nécessaires pour répondre aux attentes de la population. En outre, une façon de réduire les coûts ou de dégager des sommes pour de nouveaux services à offrir face à des besoins changeants de la population, tel ceux liés au vieillissement de la population, est de garder le contrôle sur les coûts de la mains-d’œuvre. Comment? En commençant par ne pas laisser les agences privées contrôler le marché et en offrant des conditions de travail générales plus satisfaisantes.

 

À l’heure où de nombreux alarmistes font état d’une hausse vertigineuse des coûts de santé et de services sociaux liés au vieillissement de la population, à la hausse des coûts des médicaments et des coûts des technologies (Facal, 2010, entre autre). L’État devrait concentrer ses énergies à préparer la relève plutôt qu’à jouer aux apprentis sorciers avec les entreprises privées de placement.

 

Sources :

 

Beauregard, Frédéric, « Papier de position préliminaire #1 », produit dans le cadre du cours ENP7332, Gestion par résultats, 2010, 2 pages.

 

Facal, Joseph, « Quelque chose comme un grand peuple » Boréal, Montréal, 2010, 292 pages.

 

Fédération interprofessionnelle du Québec : www.fiqsante.qc.ca

 

Loi canadienne sur la santé : http://lois.justice.gc.ca/PDF/Loi/C/C-6.pdf

 

Manifeste pour un Québec lucide, 2005, 10 pages, www.pourunquebeclucide.com



[1] Exception faite de certaines sociétés d’État

Commentaires

  • Vous devriez absolument mentionner dans votre texte que les agences de personnel sont un produit direct de l’absence de vision globale du réseau de la santé. Non seulement les CSSS existent-ils depuis 2004, mais en six ans, ils n’ont pu créer un esprit de communauté chez leurs intervenants. Les directeurs poursuivent leur division des tâches en silos, les syndicats persistent dans leur désuétude par un refus de voir les avantages de plus grandes communautés de pratique et enfin, les départements des ressources humaines continuent trop souvent d’exister comme des entités indépendantes au lieu de se mettre au service des départements dispensateurs de soins de santé et d’élaborer des politiques de développement de la main-d’œuvre conjointement avec les syndicats.

    Voilà de quoi les agences profitent. Ils acceptent de combler les tiers de tâches, les remplacements ponctuels sur de multiples unités et les dépannages à la dernière minute pour les programmes moins désirés. Connaissez-vous plusieurs syndiqués qui veulent (ou qui peuvent) ainsi s’exécuter? En fait, il est probable que parce que des agences comblent ces besoins, elles évitent un surplus de tâches au personnel restant de l’unité. Il est vrai que de parfois devoir orienter une nouvelle infirmière à chaque début de quart de travail puisse paraître essoufflant, surtout pendant la période estivale. Mais serait-il mieux pour l’équipe en place d’effectuer le quart entier en déficit d’une infirmière? Le personnel est déjà au minimum pour effectuer les soins, gestion par résultats oblige…

    De plus, je perçois le phénomène des agences comme une concurrence qui aurait déjà dû permettre au réseau de s’assouplir et d’innover. Encore une fois, on ne propose pas de solution; on se contente de décrier haut et fort les mauvais côtés (notamment les coûts directs pour les programmes et les conditions de travail avantageuses et inégales pour un même titre d’emploi) et on refuse d’attester les bons aspects (offre de service continue, expérience transversale parfois très profitable, support à l’équipe) que la contribution du privé au système peut apporter. Enfin, il est certes vrai que la qualité n’est pas égale pour toutes les agences, ni pour l’ensemble des membres d’une même agence. Peu d’organismes publics échappent à cette règle de toute façon dans le contexte actuel de pénurie de main-d’œuvre.

    Ultimement, il ne dépend que du réseau de se mobiliser différemment et de proposer des solutions innovatrices s’il ne désire plus de ce partenariat public-privé qui, à mon avis, l’a bien servi depuis une dizaine d’années. Une invitation particulière que je lance à tous les syndicats et aux départements de ressources humaines… Et un questionnement que je lance à tous les employés du réseau : êtes-vous prêts à renoncer à certains droits acquis dans votre convention collective (votre poste fixe au sein de votre unité) pour vous débarrasser du privé?

    Frédérick Boulé

  • Bien sûr que cela coute plus cher ne serait ce qu'en impôt! L'argent des impôts auraient pu être investis de manière rentable. Alors que là il est utilisé à perte. Dans le premier cas, on a de la croissance, dans le deuxième du déficit.

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